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Entretien avec Andres Ajens / rev. Prétexte nº21/22, París, 1998.

 

Entretien avec
Andres Ajens


Revue Prétexte : Vous signez, sous le pseudonyme d'Isaac de Entrambasaguas en quatrième de couverture de votre recueil MAS INTIMAS MISTURA (Mystures les plus intimes), un texte pour le moins étonnant, «De la voisinance», qui apparaît à la fois telle une tranche d'un récit de critique-fiction et telle une sorte d'ouverture poétique où l'on peut lire : «la différence entre lire et écrire, entre écriture et oralité, voire entre un livre et une cuite apparemment sordide, /.../ devient instable». Est-ce ce mélange des frontières de l'écriture que vous vous proposez de creuser en poésie ?

Andres Ajens : Pas de pseudonymie, tout d'abord (Neruda ne serait pas le pseudo-nom de Reyes, ni Celan celui d'Antschel, ni Stéfan celui de ... ), ni d'hétéronomie non plus. Mais des glissements pluriels d'identifications et de désidentifications sans Idem, de désappropriations et d'appropriations a-propriantes, signés. Comme on sait depuis la maternelle ardennaise détournée : Je n'est pas Moi, et moi non plus. (Si on insiste à soutenir un concept métaphysique du nom (propre) il faudrait se demander dans ce cas qu'est-ce que serait un pseudo-nom d'un pseudo-nom, qui d'ailleurs traduit (très librement) un tiers pseudo-nom, en l'occurrence Benjamin Sablereau, traducteur en français de «'Atopiques', 'etc.' et 'indiens spirituels'; note sur le racisme spirituel européen», d'un certain Patricio Marchant... ? Et de se contre-répondre, peut-être, comme je l'ai fait moi-même dans une lettre fermée à Michelle Grangaud, un "entre-nom", un nom en traduction). Ce qui ne veut pas rien dire et surtout ne dit pas : effacez les frontières des noms, dissolvez les singularisations dans le magma du mélange universel "issant"... Mistura, dans le livre que vous citez, concentrerait donc une indication, chaque fois située, vers le co- et l’entre-, et surtout vers le "-" (re-marqué ou pas) des singularisants "con-tigüs". En nommant provisoirement une opération qui escamote le mélange tout court, l'anéantissement de toute frontière et, d'une certaine manière, la page blanchie ou noircie en géneral, mysture –comme traduit Olivier Ragasol: et il faudrait y voir de plus près ce qu'il (se) passe en traduction – signerait non seulement un certain savoir ou mi-savoir des mixages à l'ère du toucher à distance (Philippe Beck) mais surtout le chaque fois des possibles-improbables rencontres à plus d'un(e) singularisant(e). Même les mélanges des transes extatiques (chamaniques ou autres), où toute limite semble sombrer à jamais, présupposent des protocoles composites que le yatiri, machi ou pajé auront à maîtriser par leur art –je ne dis pas encore: par leur poésie. Ce qui d'ailleurs mistura dans la mistura, vous entendez, résonne net dans une certaine mémoire des constellations langagières romanes – celles des avant-gardes de la mondialisation (d'Occident?) découvrant le Nouveau (monde) –, et tout particulièrement dans l'appel des co-appartenances et a-partenances castillano-portuguaises qui (me) sont si chères dans cette Amérique Méridionale qui reste (comme disaient Miranda et Bolívar), bien entendu, à venir.

R.P. Vos poèmes font la part belle à un certain jeu sur l'abstraction, à un «babélisme», visible dans le mélange de différentes langues (castillan, français, anglais, allemand, etc...), et à un réseau de références sous-jacentes... Cette démarche «ethnopoétique» et «totalisante» ne rejoint-elle pas en un sens un travail politique? Travail qui, tout en s'ancrant dans un univers de langue et de culture précis, de mythe et de mémoire latino-américaines (notamment par le jeu sur les dialectes de différentes provinces) est une critique radicale du jeu de pouvoir mondial, tendant à dire qu'envers et contre tout (le capitalisme, les pressions économiques et politiques...) une «résistance» poursuit ?

A.J. : Pas d'ethnopoétique – sauf à faire de cette jonction un simple pléonasme asthmatico-homéopathique... Le texte de De Entrambasaguas que vous citiez tout à l'heure le suggère assez clairement d'ailleurs, contre l'approche de certains courants de l'anthropologie contemporaine qui poursuivent la chasse du bon sauvage. Je vois bien que l'affirmation ou auto-affirmation ethnique (disons, pour aller vite, "culturelle" ou "propre") peut être, à certains moments, un chemin légitime et nécessaire pour des personnes ou groupes qui subissent des fortes dominations politiques au sens large. Et pourtant... l'écriture poétique, même si elle présuppose des appartenances de tout genre, ne serait telle qu'en faisant à chaque fois un pas (ou un bond!) au delà-déça du (désir du) Même. (Et puisque ce pas s'ouvrirait sur une certaine ajenidad qui, comme le rappelle singulièrement Le Méridien, serait plus d'une, on revient par là à la question du ne pas mélanger tout simplement). Voilà une double insistance, po-étique-litique, d'un certain aujourd'hui. (Pas du tout facile, ce paso doble, néanmoins!). Quant à la partie du lion "babélien", j'y reviens, elle serait – tout contre l'ouïe – l'ange du mélange indifférenciant auquel une mixture inter- et con-stellaire aurait chaque fois à faire face. Dans MAS INTIMAS MISTURA cette bagarre interminable, finie, se poursuit bien au-délà des inter- et convenances des langues, au sens linguistico-idiomatique strict du terme, en reposant au passage la nouvelle-viellie question du référent: il ne s'agirait pas seulemente d’une certaine différrance plurale des langues, mais aussi de la langue de référence (maternelle ou pas) vouée à sa perte (je ne dis pas : à sa disparition). Au demeurant, au sans fort, au lecteur ou lectrice désarmé(e), aux sans châteaux en Espagne et aux mi-grands à venir, il serait prédestiné – tout notamment – ce poemario vil.

R.P : La poésie contemporaine chilienne est relativement peu connue en France, malgré quelques efforts pour en donner un aperçu en traduction française (je pense notamment au récent numéro de la revue Digraphe, consacré á la littérature chilienne contemporaine). Quelles sont, selon vous, les évolutions les plus notables de ces dernières années de la littérature chilienne? Y observez-vous de nouvelles voix, de nouveaux champs de recherches et d'écriture? Et quel rapports les écrivains chilliens entretiennent-ils avec la culture européenne et notamment française ?

A.J. : Pas de poésie chilienne... ! Si vous lisez trop vite cette mi-proposition mi-négative vous la comprendriez, peut-être, comme une boutade simple ou un allongement du compas relevant de l'invraisemblable – et, dans la vitesse du trop, c'est vrai, vous n'auriez pas tort. Cela déboute donc des idées depuis longtemps reçues et dit aussi quelque chose sur la chose en question. García Márquez, grand lecteur de poètes (chiliens), l'aurait phrasé ainsi : «Poetas y mendigos, músicos y profetas, guerreros y malandrines, todas las criaturas de aquella realidad desaforada hemos tenido que pedirle muy poco a la imaginación, porque el desafío mayor para nosotros ha sido la insuficiencia de recursos convencionales para hacer creíble nuestra vida» (La soledad de América Latina; je souligne, "j'atraduis").

Des histoires d'abord. Le fait que la constitution moderne de la plupart des pays européens se soit réalisée par l'identification entre État et Nation (et, pour le dire à la vitesse de la lumière, entre politique et culture – bien qu'il y aurait beaucoup à dire et sur la part qui n'est pas dans la "plupart" et sur les politiques républicaines d'unification culturelle...) rendrait raisonnable jusqu'à un certain point qu'on parle encore de littératures-par-pays. Même la France, pays de pensée et de démonstration claires (sic), qui dans sa constitution révolutionnaire opéra l'identification entre Peuple et Nation (en privilégiant l'appartenance par citoyenneté sur l'appartenance par "culture" et/ou "sang") finit bientôt par suivre le chemin de l'unification linguistico-culturelle en tant que l'autre face de l'unité de l'État. Parler ainsi de "littérature française" n'est pas seulement, et surtout n'est pas tant, parler des œuvres écrites par des citoyens français, mais surtout d'une tradition d'écriture en langue "française" (Qui d'ailleurs, sauf peut-être quelques cubains ou belges hyper-tenaces, nierait l'appartenance de l'œuvre de Heredia et de Michaux à la dite littérature française?). Bien que les pays de l'Amérique Latine, en devenant indépendants de l'Espagne au début du XIX siècle, ont mimé et dans le meilleur des cas traduit la dérive européenne (finalement, l'État-national est une invention de l'Europe), ce mimétisme-là ne pouvait avoir que de fortes limites. Dans ceux-ci l'expérience de (la) langue aura été décisive. Comment parler de littératures-par-pays tant que la langue largement dominante dans la plupart des pays de l'Amérique Latine – en l'occurrence, le Castillan migran t– et le surgissement historique de ceux-ci – fixation des limites par la Couronne Espagnole, co-émancipation politique républicaine, etc. – est plus qu'à peu près la même...? De la "littérature latino-américaine" donc, comme le suggère le texte de García Márquez cité auparavant, même s'il faudrait faire quelques précisions lá-dedans. Toujours pour des raisons de langue-et-histoire, on peut parler de littérature-par-pays dans le cas du Brésil et peut-être, mais avec un grand peut-être (et pour d'autres raisons), à Cuba. D'autre part, la dite littérature latino-américaine se trouverait actuellement confrontée, liée et déliée, à une re-naissante littérature écrite en langues non romanes (non seulement le mi-anglais des chicanes, mais surtout les langues de l'Amérique Latine d'avant l'invention de l'Amérique Latine, langues non occidentales – je pense notamment au quechwa, au nahuatl, à l'aïmara et au mapuche ou mapoudoungoun)...

Laissons maintenant ces efforts de traduction socio-historique (forts schématiques, d'ailleurs) et revenons aux choses légèrement plus sérieuses. Pas de poésie chilienne...! : cela peut vouloir dire aussi : plus de poésie chilienne. Elle aurait existée dans le passé, comme fable plus ou moins glorieuse d'une invention républicaine, comme auto-affirmation afectueuse d'un État-mono-national, mais aujourd'hui elle ne serait plus, ou plutôt, elle serait en suspens en tant que portée disparue (elle ferait partie de, ou se serait idéntifiée jusqu'au trépas avec, tous les desaparecidos de l'histoire tragique du pays des dernières décennies). C'est ce qui se donne à lire, peut-être et surtout, dans le poème-mi-hors-livre justement titré La poesía chilena (1978) de Juan Luis Martínez, traducteur asymptomatique du Livre de Mallarmé. Mais elle pourrait encore vouloir dire, cette mi-phrase, en complément, quelque chose d'autre : pas d'appartenance (communautaire) en poésie. Ce qui se laisse entendre aujourd'hui en poésie aurait donc quelque chose d'essentiel (sans essence) liée à cette expérience de l'impossible communauté dont (nous) parlent Bataille-et-Blanchot-et, à sa manière, en marchant, Machado. Or, cette a-partenance radicale en poésie, ce partage à l'âge où les partageants n'ont rien en propre à partager, viendrait co-signer à la limite la limite en traduction du vers de Marina Tvétaieva, celui bien connu du milieu du Poéme de la Fin – et pour finir ici avec ce (pas) qui n'en finit pas – : poetaschileños – tous et. ¦


Propos recueillis par Lionel Destremau. Andres Ajens a répondu à cet entretien par écrit.